Publié le 26 Mai 2013

"Mémoires de lectures" suite et fin provisoire...

Avant le milieu du 19e siècle, tout le monde est d'accord sur la littérature classique, et le jeu dit "de l'île déserte" était inimaginable, sans compter le poids du papier et donc des livres, le nombre de volumes reliés pour un ouvrage à transporter...

On passe du classique "latin-grec" au classique contemporain officiellement en 1902 lors de la mise en place des humanités modernes.

Dans le jeu de l'île déserte, c'est la question du choix qui est posée; cela implique qu'on laisse aller à l'oubli un certain nombre de livres.

Mais comment faire son choix?

Les préférences notées lors de la découverte d'un nouvel écrivain peuvent entraîner la lecture de livres anciens oubliés. Cela modifie l'édifice; certains livres entrent et d'autres sortent de La Liste et la littérature du présent modifie la littérature du passé.

Gide, (faussement) sollicité, indique dans la NRF du 1er avril 1913 qu'il n'emporterait probablement pas de roman français parce que "la littérature française ne s'est pas accomplie dans le roman".

Queneau (Pour une bibliothèque idéale, Gallimard) a fait un travail prospectif en vue de publication en Pléiade; il a adressé à des auteurs, bibliothécaires, etc. un questionnaire de choix de cent titres de livres. Lui-même choisissant le théâtre de Shakespeare, la Bible, Proust, Montaigne et Rabelais.

Lors de notre séminaire, nous avons joué pour cinq titres, avec les frustrations que cela impose. Voici quelques choix proposés, en vrac, dont certains furent des étonnements ou des découvertes pour moi:

  • Barbara Kingsolver, Les Yeux dans les arbres, Rivages poche, 2001
  • Alain Rey, Dictionnaire de la langue française (n'est-ce pas, en effet, inépuisable pour un séjour à vie sur une île déserte?)
  • Georges R. R. Martin, Le Trône de fer, J'ai lu, 2001 (Quinze volumes jusqu'à présent! Pourra-t-on se faire livrer la suite?)
  • Saint Jean de la Croix, La Vie obscure
  • Flaubert, Correspondance, La Pléiade, 1980
  • Gilles Deleuze, l'île déserte; Minuit, 2002
  • Giorgio Vasta, Le temps matériel, Gallimard, 2010
  • Miguel Delibes, Les Saints innocents, Verdier, 1992

Vous êtes impatients, bien sûr, de connaître mon choix. Le voici:

  1. Julius Margolin, Voyage au pays des Ze-Ka, Le bruit du temps, 2010 : Un livre qui fait se tenir debout quoiqu'il arrive, quelle qu'épreuve que l'on doive traverser.
  2. Victor Hugo: parce que je ne l'ai pas encore lu.
  3. J. R. R. Tolkien, Le seigneur des anneaux: relecture, bien que j'aimerais une nouvelle traduction...
  4. Proust, À la recherche du temps perdu : parce que je n'en ai pas tout lu et que ce séminaire éclairant m'en donne le goût.
  5. Claude Ponti, Sur l'île des Zertes, L'école des loisirs, 2000 : parce que c'est de circonstance et que l'imaginaire de Claude Ponti me ravit.
  6. Montaigne, Les essais, Quarto, 2011: ils m'attendent sur ma table depuis quelques mois.

Tout cela est bien sérieux, mais de la contrainte naît la liberté.

Je vous embrasse.

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Rédigé par Sophie Curmi

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Publié le 20 Mai 2013

Albertine disparue, Le Rouge et le Noir et Le grand Meaulnes furent les ouvrages d'appui à cet atelier "Mémoires de lectures" du Banquet du livre de Lagrasse en ce début mai.

Qu'est-ce que lire? Quelle mémoire avons-nous de nos lectures d'enfance, d'adolescence? Que me reste-t-il de mes dernières lectures?

Toute lecture est fragmentée, interrompue, a des intervalles. Notion d'immersion fictionnelle (J.-M. Schaeffer: "Pourquoi la fiction?") qui est une inversion de la hiérarchie entre l'attention intra-mondaine et l'activité imaginative. L'un peut être plus important que l'autre alternativement. On peut dire qu'une bonne lecture se fait quand l'attention intra-mondaine est basse et qu'une lecture est ratée lorsqu'elle est haute parce qu'on est préoccupé par l'extérieur. Idem pour la vision d'un film.

Comment se conçoit un épilogue? C'est le moment où la relation au corps-à-corps avec le corps textuel se termine; c'est un peu comme un débrayage, c'est-à-dire qu'on change de vitesse en vue de "couper le cordon"; il prépare à la séparation. Pour Proust, c'est le moment du plus haut péril, le moment très précis où on repose le livre dans la bibliothèque : on a lu tel ou tel livre comme si notre vie en dépendait, et on pose le livre entre deux autres.

Quand on a fini un roman, il perd de sa consistance. C'est la continuité de la pensée qui fait la réalité. On ne reprend pas ses rêves d'une nuit à l'autre alors qu'on reprend ses pensées d'un jour à l'autre.

Avez-vous déjà eu cette impression d'abandonner les personnages, eu besoin de temps pour en rencontrer d'autres? Un sentiment de perte. Côté lecteur, finir un livre, c'est faire l'expérience d'un deuil. Qu'en est-il pour l'auteur?

J'ai aussi été rassurée sur ma mémoire que je qualifie de "poisson rouge" : pour avancer dans un livre, il faut oublier un peu sinon on fait du surplace; on doit être comme déséquilibré vers l'avant, c'est un mouvement dynamique. Ainsi l’hypermnésique est un mauvais lecteur de roman parce qu'il ne peut oublier, et la capacité d'abstraction se fait grâce à l'oubli des différences non perceptibles.

Proust, lui, avait une très bonne mémoire mais son narrateur oublie. Proust, lui, a voyagé, contrairement à la légende, mais pas son narrateur.

De quoi se souvient-on de la lecture du Grand Meaulnes? Éventuellement du nom du narrateur François Seurel, de la région Sologne mais surtout on garde un souvenir enchanté du château mystérieux.

De quoi se souvient-on de la lecture du Rouge et le Noir? Des noms des héros avec quelques hésitations d'orthographe, de la scierie à Verrières en ouverture du livre, de M. de Rênal qui en est le maire, du déplacement du roman à Besançon, puis à Paris. On peut assez facilement se souvenir de l'ensemble du livre, pourtant un critique littéraire a fait un article en indiquant que Julien Sorel a tué Mme de Rênal! En outre, suivant l'âge où on le lit, on voit en couple soit Julien et Mathilde (quand on est jeune) soit Julien et Mme de Rênal (quand on est plus "vieux").

MAIS Dominique d'Eugène Fromentin, on peut le lire et le relire, on ne s'en souvient pas. C'est un livre évanescent, on se souvient de l'atmosphère mais rien de l'histoire et des noms des personnages. Il n'est raccordé à rien, ni période historique ni événement particulier.

Albertine disparue est le roman du chagrin; c'est la suite de La Prisonnière. Récit de sept journées avec exploration au réveil des bruits de la rue. Au fur et à mesure des journées, les relations se dégradent, peut-être parce qu'Albertine veut se faire épouser. Mais Albertine est d'autant plus insaisissable qu'elle est un souvenir. Elle est coextensive à la mémoire du narrateur, il retrouve Albertine dans toutes les situations de la vie : Il parle du chagrin. Albertine disparue, c'est le début de la fin; il en existe deux versions (on a tendance à lire la longue). À partir de là, La Recherche (dont le titre initial était Les Intermittences du cœur) est inachevée et des personnages morts dans La Prisonnière réapparaissent. Proust déteste les épilogues et on pourrait dire que la fin arrive sept cents pages avant la fin. Mais, nous aussi, au moment où on referme le livre, on est dans le souvenir d'Albertine.

Dans Proust, tout est nécessaire, tout est en relation avec tout.

Nous avons aussi joué au jeu de l'île déserte mais ce sera pour une autre fois avec des lectures-découvertes!

À bientôt; n'hésitez pas à me faire quelques commentaires.

Mélodie que le narrateur de "La Recherche" a en tête comme les lecteurs de l'époque.

Mélodie que le narrateur de "La Recherche" a en tête comme les lecteurs de l'époque.

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Rédigé par Sophie Curmi

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Publié le 12 Mai 2013

Lagrasse et les mémoires de lectures

Aller à Lagrasse, suivre un atelier sur les mémoires de lectures en ce joli mois de mai avec les lumières éclatantes des Corbières, c'est comme suspendre le mouvement du monde.

Cet atelier animé par la voix et la générosité de Christophe Pradeau pour une quinzaine de "stagiaires" a commencé par cette phrase qui a ouvert mon attention d'emblée: "Avoir un livre en soi."

La richesse de ces deux jours, la quantité de références données à lire et mon manque de temps immédiatement pour vous en rendre compte reportent à quelques jours un partage que je ferai avec vous d'ici la fin du mois.

Merci aussi à tous ceux qui ont participé à la réflexion sur le marque-page. C'est ainsi une nouvelle et précieuse forme de réseau social : le "RSS ou Réseau social Sophie".

Encore trois jours de formation à l'ASFORED, et je suis disponible, confortée dans mes compétences, pour commencer les lectures et corrections qui me seront confiées. CV prêt sur demande...

A suivre

Sophie

les toits de Lagrasse depuis la salle de conférence

les toits de Lagrasse depuis la salle de conférence

Christophe Pradeau

Christophe Pradeau

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Rédigé par Sophie Curmi

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